La Butte à Mathieu: les mythiques débuts de la chanson québécoise à Val-David

La chanson canadienne s’est décoincée dans les années 1960 pour se transformer en chanson québécoise. Cette dernière trouve dans les boîtes à chansons son principal lieu d’expression. De toutes les boîtes qui poussent un peu partout au Québec, la plus connue est la Butte à Mathieu à Val-David.

Il existe beaucoup d’écrits, dont un livre très complet, fruit d’une collaboration entre Sylvain Rivière et Gilles Mathieu lui-même (VLB, 2010), ainsi que de nombreux reportages télévisuels portant sur l’histoire de la Butte. Nous ne tenterons donc pas ici de réécrire l’histoire, mais plutôt de faire le tour des références sur le sujet. Le lecteur pourra donc fait une idée de cette époque charnière dans l’histoire du Québec et, surtout, dans le développement du village de Val-David.

Vous trouverez les références et hyperliens au fil du présent texte et à la fin. Mentionnons quand même quelques informations pertinentes pour situer le phénomène de la Butte à Mathieu.

C’est en 1959 que Gilles Mathieu, influencé par ce qu’il a vu à Montréal avec la Boîte chez Bozo, convertit un ancien poulailler en petite salle de spectacle. Tout est à faire! Avec l’aide de chansonniers, il transforme les lieux en salle de spectacle. Invité à habiter la maison de Gilles Mathieu, Claude Gauthier (qui vient de Lac-Saguay) devient un personnage important au début de la «première» Butte.

Pas de chauffage, pas d’eau courante, pas de toilette: c’est typique des premières boîtes à chanson. Le décor est minimaliste, la sonorisation presque inexistante. C’est la recherche de la simplicité d’une chanson, des paroles, une guitare, un chanteur seul sur scène, sans micro. Un peu de naïveté, diront ceux qui ont participé à la naissance de la Butte.

Dans un article récent, Laurence Vialle fait une entrevue avec Gilles Mathieu pour la Société d’histoire et de généalogie des Pays-d’en-Haut. Elle y trace un portrait de l’homme et on apprend que c’est bien le 28 novembre 1959 que l’aventure de la Butte à Mathieu démarre: «Bientôt, le père (de Gilles Mathieu) accepte de sacrifier son atelier de menuiserie pour permettre au fils d’offrir une installation plus fonctionnelle pour produire ses spectacles. Gilles Mathieu, passionné de vieux meubles, décore l’endroit et lancera la mode des restaurants décorés à l’antique qui sévissait dans les années soixante et soixante-dix. Gilles a compris que les gens veulent voir les grands noms et il s’arrange pour avoir des têtes d’affiche qui font courir les foules. Il fait passer les nouveaux talents en première partie jusqu’à ce qu’ils soient assez connus pour tenir le haut du pavé.»

C’est donc en 1960 que Gilles Mathieu aménage la «seconde» Butte dans l’ancien atelier de menuiserie de son père Arthur Mathieu (une petite usine de fabrication de portes et fenêtres). La salle est décorée avec des antiquités collectionnées par Mathieu. Un des premiers invités est Félix Leclerc. Le prix d’entrée était alors de deux dollars. On y présentait deux spectacles le samedi soir et même parfois trois.

La salle compte 200 places. Gilles Mathieu raconte bien le passage de Félix Leclerc en 1960 dans le premier reportage de l’émission Tout le monde en parlait (SRC). On y retrouve de nombreuses images captées à la Butte.

Jusqu’à sa fermeture en 1976, la Butte à Mathieu accueille les grands noms de la chanson québécoise, de Félix Leclerc à Plume Latraverse en passant par Gilles Vigneault, Claude Gauthier, Louise Forestier, Robert Charlebois, Pierre Calvé, Claude Léveillée, Pierre Létourneau, Pauline Julien, Monique Leyrac, Yvon Deschamps, Tex Lecor et Jean-Pierre Ferland. De grands noms de la chanson en France, comme Guy Béart, Barbara et Anne Sylvestre, montent également sur la scène de La Butte. Même le poète Gaston Miron s’y est présenté.

Dans les boîtes à chanson de l’époque, tout comme à la Butte à Mathieu, on accueille aussi des humoristes, un métier naissant à l’époque. Jean-Guy Moreau en est le premier exemple.

Le phénomène des boîtes à chanson dépasse Val-David. On trouve des lieux semblables dédiés à la chanson partout au Québec: la Piaule à Terrebonne, l’Épave à Jonquière, la Taule à Grand-Mère. Il y en a jusqu’en Gaspésie (La Cédrière à Val-Brillant dans la Vallée de la Matapédia ou le Centre d’art de Percé). Le chansonnier ou l’interprète pouvait faire une véritable tournée des boîtes et visiter le Québec dans sa totalité.

Parmi les autres chansonniers qui devinrent propriétaires de boîtes, mentionnons Tex Lecor (La Poubelle) et Raymond Lévesque (Le P’tit caporal) à Montréal, ainsi que Raoul Roy (Le Pirate) à Saint-Fabien-sur-Mer.

La fin d’une aventure

En 1974, la Butte à Mathieu vit des difficultés financières. L’industrie de la musique a évolué et les chanteurs se produisent désormais dans de plus grandes salles.

Malgré la présence de nouveaux artistes venus s’installer à Val-David et la naissance des Créateurs associés en 1975 (avec son Marché des artisans, présenté sur le terrain de la Butte),  la Butte ferme définitivement ses portes en 1976.

La belle aventure des boîtes à chansons a été éphémère, mais féconde au plan artistique. Leur apparition sera suivie de l’éclosion de nombreux talents chez les auteurs-compositeurs et les interprètes, mais surtout par l’émergence d’une industrie.

Gilles Mathieu vend son entreprise aux propriétaires des Deux Pierrot. Jusqu’à la fin des années 1990, le Théâtre de la Butte y présentera des spectacles, souvent sous la formule des soupers-spectacles. La Butte offrira aussi des soupers «meurtre et mystère».

Le 23 juin 1989, date du 30e anniversaire de la Butte à Mathieu, de nouveaux propriétaires ont inauguré le Musée de la parole québécoise, écrite et chantée, qui a fermé ses portes l’année suivante. L’édifice de la rue Monty sera finalement démoli en 2006, abandonné.

Le Centre culturel de Val-David (aujourd’hui la Maison du village) lui consacre une exposition dès 1995, Les mémoires de La Butte à Mathieu, jusqu’en en 2001.

Un spectacle hommage à Gilles Mathieu est présenté en octobre 2009. Le journal Ski-se-Dit publie des articles avant et après l’événement.

En 2015, on présente un spectacle lors du Festival Songes d’été 2015 à Val-David en l’honneur de l’initiateur des boîtes à chansons du Québec, Gilles Mathieu. Michelle Dubé y réalise un court documentaire.

Lors du même événement, Nicole Deschamps présente aussi un documentaire qu’elle a réalisé. On y retrouve des témoignages des chansonniers Claude Gauthier, Tex Lecor, Pierre Létourneau, Pierre Calvé, de la céramiste Robin Hutchison et du photographe Claude Savard. Et bien sûr celui de Gilles Mathieu, qui parle de sa «Butte» lors d’un retour sur les lieux.

Pour Val-David, l’émergence de la Butte à Mathieu permettra au village de passer définitivement à l’ère moderne. Les années 1960 et 1970 consolident une nouvelle économie basée sur le tourisme. Val-David acquiert et consolide son caractère de terre d’accueil et développe ce goût pour l’hospitalité. On raconte que des citoyens transformaient leur sous-sol pour loger les gens venus assister à une soirée à la Butte.

Ensuite des artistes viendront s’installer à Val-David, des sportifs aussi, attirés par les attraits naturels des Laurentides.

Bien avant la Butte, il y a eu La Sapinière et autres commerces d’hébergement et d’hôtellerie. Mais c’est grâce à la Butte et à son fondateur, Gilles Mathieu, que notre petit village est pour toujours associé à la naissance de la chanson au Québec, un art qui est ensuite devenu une industrie très importante.

Références

Musique

De nombreux disques enregistrés à la Butte à Mathieu ont été publiés par la compagnie Analekta. Citons ce concert enregistré à Val-David 1961.

Félix Leclerc ‎– Au Temps des Boîtes À Chansons À La Butte À Mathieu
Analekta , 1998

Livre

La Butte à Mathieu, par Sylvain Rivière et Gilles Mathieu.
174 pages
ISBN : 978-2-89649-009-7
Collection : Chansons Et Monologues
Parution en 2010

On retrouve de nombreuses photos dans cet extrait du livre.

En novembre 1959, sur la pente d’une butte à Val-David, dans les Laurentides, Gilles Mathieu a aménagé, dans un ancien poulailler, une modeste salle de spectacle qui allait devenir un lieu mythique dans l’histoire de la chanson au Québec. Une foule d’artistes, de Félix Leclerc et Claude Léveillée à Clémence Desrochers et Jean-Pierre Ferland, y ont faire rire et danser les gens du pays jusqu’à sa fermeture en 1976.

Cet album, riche en souvenirs, en photographies et en témoignages, nous replonge dans un passé marqué de poésie et de rebondissements parfois rebelles. C’est Gilles Mathieu lui-même qui se remémore les plus belles soirées, les spectacles endiablés, les grands événements. Il évoque une foule de personnages : certains sont touchants de modestie tandis que d’autres sont devenus de véritables légendes. Tous sont passionnés de musique et de chanson.

Aux yeux de Georges Dor, l’époque des boîtes à chansons a été l’âge d’or de la chanson québécoise. «C’est à cette époque, disait-il, que la chanson canadienne s’est dévergondée un peu pour devenir la chanson québécoise. Une chanson où enfin le peuple se reconnaissait, tant dans sa soumission, son histoire que dans ses revendications et son désir profond de se donner un pays.»

À cet égard, la Butte à Mathieu est un haut lieu de notre histoire et l’un des temples de notre culture. Et c’est avec émerveillement et tristesse que l’on tourne les dernières pages de cette fabuleuse histoire.

Autres publications

Louise Arbique a réalisé une entrevue avec Gilles Mathieu dans le journal Val-David ZigZag et elle trace un portait de l’homme.

Val-David ZigZag a également publié une galerie de photos présentant le prospectus estival ​de l’été 1963 à la Butte.

Un témoignage de Serge Grenier (Les Cyniques) sur la Butte à Mathieu dans le journal Accès.

Un hommage à Gilles Mathieu dans le Journal des citoyens de Prévost en 2015.

Boîtes à chansons, article de l’encyclopédie canadienne, 

L’époque des boîtes à chanson, Jean-Guy Gaulin, revue Cap-aux-diamants, 1993.

En vidéo

En 1965, L’émission  Mon Pays, Mes Chansons s’arrête à la boite à chanson La Butte à Mathieu à Val-David pour écouter Claude Léveillée. Pauline Julien est à l’animation et elle nous entraîne dans ce lieu mythique de la chanson québécoise. Léveillée y interprète avec la fougue de sa jeunesse Funambule.

Extrait de « Mon pays, mes chansons/La Butte », 1965. Claude Léveillée nous livre avec émotions deux de ses plus grandes chansons : Les vieux pianos et Avec nos yeux. Accompagné de son piano, d’une contrebasse et d’une batterie, il envoûte la foule de La Butte.

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